BATHROOM EXPERIENCE
Install Magazine – octobre 2026
Rendre la qualité accessible grâce au design
Toan Nguyen nous raconte sa collaboration avec Laufen
Diplômé de l’ENSCI à Paris en 1995, Toan Nguyen a fait ses preuves au sein du studio de design d’Antonio Citterio. Depuis 2009, il possède son propre studio à Milan et collabore avec diverses marques de renom de meubles et de matériel d’éclairage. Ses contacts avec Laufen remontent à 2012 avec l’urinoir Antero. Ensuite, ce fut au tour de la collection Ino, et plus récemment des collections Lua et Lani de céramique et mobilier de salle de bains. Nous l’avons interrogé sur sa conception du design sanitaire.
Comment en êtes-vous arrivé à concevoir des équipements sanitaires ?
Je possédais déjà 27 ans d’expérience en Italie au sein d’une société de design qui était active dans tout ce qui gravite autour du Salone del Mobile: meubles, éclairage, cuisine et naturellement salle de bains, un espace incontournable. Je ne voulais pas uniquement me concentrer sur, grosso modo, les meubles. Travailler de manière régulière dans d’autres secteurs, comme la salle de bains, me permet de conserver une certaine fraîcheur. Tout ce qui touche à l’architecture constitue à ce titre le fil rouge entre tous ces secteurs. La céramique ne m’était pas inconnue, et par le biais de mon activité chez Citterio, j’étais déjà impliqué dans leur travail pour Axor, ce qui m’a permis de me familiariser avec la robinetterie. Dès lors, quand j’ai fondé ma propre agence, les projets de salle de bains constituaient une étape logique.
Dans quelle mesure les contraintes techniques du sanitaire déterminent-elles le design ?
Chaque secteur possède une partie productive, qui a trait aux matériaux et aux processus de production. Cela constitue la base du conceptuel et cela détermine l’approche du design. Le sanitaire est un monde en soi, avec des techniques typiques comme le moulage de la céramique, la fonderie… Il faut maîtriser ces processus avant d’aboutir à un design. Concevoir de la porcelaine sanitaire exige une approche spécifique : il faut maitriser la matière pour formuler une solution pertinente
Comment est née la collaboration avec Laufen?
Je suis entré en contact avec Laufen dans le cadre d’un projet qui était déjà en cours, à savoir la conception d’un urinoir. Plusieurs designers étaient alors déjà impliqués dans le projet. Pour moi, il s’agissait d’un défi intéressant : aboutir à une forme, sur base de la connaissance du matériau qu’est la céramique. L’urinoir est un ‘low interest product’. Il est essentiellement utilisé dans les projets, et se doit avant tout d’être fonctionnel. Il en résulte un design lui-même très fonctionnel, qui est traditionnellement basé sur des formes géométriques simples. Il importait donc de créer un design qui utilise ces mêmes formes géométriques et qui soit reproductible à grande échelle, afin de pouvoir être appliqué dans des projets.
Une attention particulière a, à cet effet, été accordée à l’utilisateur. Il devait s’agir d’un objet à échelle humaine, adapté à un usage quotidien. Lors de la conception de la face intérieure, je me suis inspiré du comportement des liquides en matière d’écoulement. Nous devions aboutir à une forme optimale qui, d’une part, garantisse une évacuation parfaite, et de l’autre, puisse facilement être produite à l’échelle industrielle. Ainsi, ce produit intègre plusieurs considérations : c’est un concentré de thèmes.
La deuxième collection, Ino, est née grâce à l’introduction d’une nouvelle qualité de céramique, à savoir le SaphirKeramik, qui autorise des lignes beaucoup plus pures. Ino avait pour but d’explorer le potentiel de ce matériau en matière de design. Nous devions réinventer la forme classique du lavabo en fonction des possibilités du SaphirKeramik. Ce matériau nous a permis de nous libérer de la contrainte classique de la double paroi.
La collection la plus récente, Lua, a été motivée par une considération tout à fait différente. Ici, pas de gimmick ou d’innovation technique devant être démontrée. Il s’agissait au contraire de créer une série d’entrée de gamme à part entière. Dans les projets, le sanitaire est parfois une variable d’ajustement, et au final, lorsque l’on veut réaliser des économies, l’équipement de salle de bains se révèle un choix facile. Le caractère abordable est donc très important dans ce segment, et Laufen voulait proposer du design à un prix très compétitif. L’exercice consista donc à voir jusqu’où l’on pouvait aller dans la réduction des formes et l’omission de matériaux, tout en conservant un design intéressant, et sans sacrifier la qualité. Ici aussi, la maîtrise des matériaux fut cruciale dans la réussite du projet. Nous sommes donc partis d’un design très pur afin d’aboutir à quelque chose de nouveau, une réinterprétation de l’archétype du lavabo.
Lua représente toutefois bien plus qu’un lavabo : il s’agit d’une série complète, qui a également été conçue comme telle. Dans certaines collections, toute l’attention se porte sur le design de la pièce maîtresse, et les autres éléments en sont ensuite dérivés. Pour les autres composants, cela conduit inévitablement à des compromis. Lua est au contraire basé sur une vision globale. Bien que la céramique et le mobilier aient été présentés à différentes occasions, la série a été conçue comme un concept global. Les meubles ont été intégrés dès le départ dans la collection. Le meuble est un élément de base dans cette collection de salle de bain, et pas un accessoire qui a été ajouté par après.
Comme vous pouvez le constater, chaque série réalisée pour Laufen a été créée à partir d’un point de départ différent, avec des considérations parfois totalement contradictoires.
La salle de bains est un espace fonctionnel; quelle est l’importance de la fonctionnalité dans le design ?
La fonctionnalité est prioritaire: un fauteuil doit servir à s’asseoir, un four à cuisiner. Il y a bien entendu l’aspect esthétique, mais le produit doit avant tout être utilisable. Ce faisant, je préfère une approche concrète à la théorie. Il en va de même pour les objets qui peuvent sembler moins utilitaires à première vue, mais même un luminaire a ses côtés pratiques.
La salle de bains est typiquement un espace réduit. Ceci est une donnée spécifiquement européenne : la plupart des bâtiments que nous utiliserons dans le futur, existent déjà aujourd’hui. Nous devons donc partir d’une salle de bains existante, et ses dimensions sont en général limitées. En Asie ou dans le Moyen-Orient, par exemple, la situation est toute autre : de nombreuses nouvelles habitations sont en construction, ce qui offre d’autres possibilités pour façonner l’espace.
Dans nos régions, les espaces de rangement sont rares dans les salles de bains. Nous devons donc mettre à profit l’espace disponible de la meilleur manière qui soit. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le meuble bas de lavabo a vu le jour. Une solution consiste à travailler dans la hauteur, et j’ai également opté pour des armoires colonnes hautes, afin de créer autant de volume utile que possible.
Un changement de mentalité est toutefois en train de naître en faveur de la salle de bains. Si cette dernière était autrefois un espace de besoin, elle est désormais un espace de désir. Le précurseur est ici la salle de bains d’hôtel. Le contexte économique est également différent : les hôtels sont régulièrement rénovés en profondeur. Il n’est pas rare dans ce cadre que l’hôtel soit mis à nu jusqu’au gros-œuvre, et que l’on reparte ensuite de zéro. La salle de bains représente aujourd’hui une indication importante de la classe d’un hôtel : on reconnaît un hôtel de luxe à son confort sanitaire.
La pandémie de Covid-19 a également joué un rôle de catalyseur dans l’habitat. Le confinement nous a fait prendre conscience de l’importance de l’aménagement du domicile. L’expérience du logement est totalement différente lorsque vous devez de facto y passer plusieurs heures par jour. Alors imaginez quand vous devez y rester enfermé jour après jour. Cela nous a amené à valoriser l’espace personnel, et la salle de bains représente l’espace personnel par excellence. Lorsque nous étions tous entassés dans la maison, elle était -en principe du moins- un espace non partagé. Le Coronavirus a servi de test de résistance pour l’aménagement du logement.
Vous avez qualifié la salle de bains de « most architectural of places ». Que voulez-vous dire au juste?
La salle de bains est un lieu dans lequel toute une série de fonctions sont réunies en un seul point. Ceci vaut surtout en l’Europe où, comme nous l’avons mentionné, les salles de bains sont plutôt petites. Mais même lorsqu’il y a plus d’espace disponible, la salle de bains reste un carrefour d’aspects multiples. On y trouve des surfaces, des matières, des fonctions et des techniques différentes (eau, lumière, électricité…). En résumé, la salle de bains est un microcosme de l’habitat.
La salle de bains a toujours été importante, mais une évolution évidente est en cours. Nous nous éloignons de la classique et stricte segmentation de l’espace, et les fonctions s’imbriquent les unes dans les autres. C’est une manière de créer des possibilités supplémentaires, alors que l’espace disponible reste limité.
Mon propre apport s’est bien entendu limité à la conception de produits individuels destinés à la salle de bains. Il faut toutefois garder une vision globale à l’esprit lors de la conception. Pour moi, ceci est très motivant. Travailler dans le cadre de contraintes existantes constitue un vrai défi, bien plus que de commencer d’une page blanche avec toutes les possibilités ouvertes.
Pouvez-vous nous en dire un peu plus à propos de la collection Lua et Lina ?
Il s’agit d’une collection sans maquillage: il n’y a pas de gimmick ni de matériau innovant. L’essentiel consistait au contraire à rechercher les bonnes proportions. Il devait s’agir d’une collection très fonctionnelle, mais pas sans poésie. Une grande partie du travail concerne des aspects qui restent invisibles pour l’utilisateur moyen. Pour les contours, nous sommes ainsi partis de formes géométriques pures. Celles-ci sont immédiatement reconnaissables pour l’utilisateur, et elles rendent la collection très lisible. Le lavabo est ovale, mais s’écarte de la forme géométrique parfaite. Ceci est dû au comportement de l’eau, à son écoulement, qui ne se conforme pas à la forme géométrique parfaite. Pour être fonctionnel, il faut adapter la perfection géométrique. Cela vaut également pour la baignoire. Pour une utilisation optimale des matériaux et pour que l’ensemble soit le plus léger possible, l’épaisseur des parois varie. La paroi est plus mince au fond et s’épaissit vers les bords. Tout ceci est également lié à la fonctionnalité. Un bord de baignoire trop mince n’est pas agréable au toucher. Personne n’aime toucher la lame d’un couteau.
Le design recèle de nombreux détails destinés à accroître l’efficacité de production. Lua et Lina devaient être des séries à prix modéré, ce qui exigeait avant tout une production efficace. En se concentrant sur de tels détails, nous avons réussi à proposer des meubles laqués au même tarif que des meubles en mélaminé.
En termes d’esthétique, nous ne voulions pas de design tape-à-l’œil, mais au contraire une collection intemporelle caractérisée par des formes simples et reconnaissables. Ce qui se révèle moins évident qu’il n’y paraît. Il est en effet tellement aisé d’opter pour l’insolite, la facilité de l’étrange. Le design ne devait pas être un prétexte à une expérience formelle. Nous nous sommes plutôt laissé guider par la fonctionnalité, avec le flux de l’eau comme base. Lua est une collection d’entrée de gamme ; la simplicité était dès lors de mise pour rentrer dans le budget prévu. Chaque marque design a besoin d’une entrée de gamme, mais celle-ci risque de dégénérer en série B ou en sous-marque.
Comment la coopération avec Laufen a-t-elle évolué ?
La collaboration s’est très bien déroulée. J’apprécie la confrontation, et j’aime donc travailler avec des fabricants, car ils apportent leur propre expertise au processus. Laufen a apporté ses compétences des matériaux et une expertise des techniques de production, ce qui a permis d’aboutir à un résultat concret. Cela correspond à mon approche, qui est enracinée dans une culture du faire plutôt que dans une culture de la théorie. Les collections que j’ai conçues pour Laufen ont été appréciées, ce qui fait toujours plaisir. La fluidité est un mot qui est revenu à plusieurs reprises dans cette conversation, et il est également d’application ici. Cette collaboration a été marquée par la fluidité des processus.
Par Alex Baumans
Photos: Laufen















